Après plus d’une décennie d’incertitude, les homininés découverts à la carrière de Thomas, au Maroc, viennent d’être datés avec une précision inédite. Âgés de 773.000 ans, ces fossiles révèlent l’existence d’une lignée africaine proche de l’origine d’Homo sapiens et relancent le débat sur les racines de notre espèce, à un moment clé de l’évolution humaine.
Après 14 ans de suspense, les premiers homininés de la carrière de Thomas (déjà connue pour ses outils vieux de plus d’un million d’années) à Casablanca, au Maroc, révèlent une lignée africaine proche de l’origine d’Homo sapiens, et possiblement aussi de celle de l’ancêtre commun à notre espèce et à celle de Neandertal (voir arbre). Les fossiles ont enfin été datés avec précision à 773.000 ans grâce à un enregistrement magnétostratigraphique haute résolution capturant en détail la limite Brunhes/Matuyama, soit la dernière inversion majeure de la polarité géomagnétique.
« La mandibule appartenait à un Homo erectus tardif évolué«
Cela a permis de mettre fin à un mystère, ou plutôt à un flou scientifique, qui durait depuis 2008. Voire au-delà, si l’on considère que la première mandibule extraite dans « la grotte aux hominidés » l’a été en 1970 et restait un objet de circonspection.

Un enregistrement magnétostratigraphique haute résolution à Thomas Quarry I, mené par Serena Perini, de l’Université de Milan, a en effet capturé l’inversion du champ magnétique Matuyama-Brunhes il y a environ 773.000 ans, fournissant l’un des âges les plus précis pour un assemblage d’hominidés africains du Pléistocène (époque géologique du Quaternaire, s’étendant de 2,58 millions d’années à 11.700 ans avant le présent, marquée par des glaciations).
La datation des fossiles du Pléistocène inférieur et moyen est notoirement difficile, en raison de la discontinuité des stratigraphies ou de méthodes entachées d’une grande incertitude. « La Grotte à Hominidés » de Casablanca est exceptionnelle car la sédimentation rapide et le dépôt continu ont permis aux scientifiques de capturer un signal magnétique haute résolution enregistré dans les sédiments avec un niveau de détail remarquable.
Le champ magnétique terrestre inverse sa polarité de manière épisodique au cours des temps géologiques. Ces inversions paléomagnétiques se produisent dans le monde entier et presque instantanément à l’échelle géologique, laissant dans les sédiments un signal net et synchronisé à l’échelle mondiale. La transition Matuyama-Brunhes (MBT), qui s’est produite il y a environ 773 000 ans, est la plus récente de ces inversions majeures et constitue l’un des marqueurs les plus précis dont disposent les géologues et les archéologues
C’est ainsi qu’a pu être résolue l’énigme : la plus belle des mandibules, celle d’un adulte, avait été découverte dès 2008 par le préhistorien et archéologue Jean-Paul Raynal (CNRS/Université de Bordeaux), « mais faute d’une datation correcte, il était difficile de l’interpréter« , explique à Sciences et Avenir le professeur au Collège de France Jean-Jacques Hublin, appelé à l’étude des restes humains, qui poursuit : « Elle appartenait à un Homo erectus tardif évolué« , situé près de la racine de notre lignée.
« L’Afrique du Nord-Ouest semble avoir joué un rôle clé dans l’expansion du genre Homo »
Les mandibules et autres restes, dont des vertèbres de cou et des dents isolées, montrent une mosaïque de traits archaïques et dérivés compatibles avec une population africaine sœur de l’Homo antecessor (découvert en Espagne et vieux d’environ 800.000 ans), « près de la divergence des lignées d’hominidés eurasiens et africains du Pléistocène moyen« . Après la découverte d’Homo antecessor entre 1994 et 1995, quelques voix estimaient que la lignée néandertalienne, voire celle d’Homo sapiens, avaient pu naître en Europe ou Eurasie.
Les fossiles du Maroc relancent la donne. « L’Afrique du Nord-Ouest semble avoir joué un rôle clé dans l’expansion du genre Homo » estiment les signataires du papier paru dans Nature. Des décennies de recherches franco-marocaines dans les formations côtières de Casablanca révèlent une séquence de grottes et de tanières de carnivores préservés de manière unique et soulignent l’importance de la région dans l’évolution précoce de nos ancêtres.
